XXII
Elle avait disparu depuis un mois, comme ça : pfft ! sans un adieu, sans un mot. Rien. Juste : « Où vas-tu te cacher, Deen ? » et elle l’avait laissé à sa médiocrité. Il n’avait jamais été plus que médiocre d’ailleurs. Un objet vaguement utilitaire, une anecdote ennuyeuse. Et que pouvait-il être de mieux au regard de son siècle d’existence et des siècles à venir…
Un attardé mental à qui on allait remettre le Planetary Police Award, avant de lui confier cette responsabilité inique : former un corps de police public qui supplante la T.A.M., Invest et toutes leurs semblables. Un paysan cheurain, quoi ! Trente ans et des poussières, le cul déjà condamné à moisir dans un fauteuil très respectable, il était un de ces milliards de Deen Chad que d’autres milliards de Deen Chad, plus jeunes, montraient du doigt en disant : « Je ne deviendrai jamais un Deen Chad. »
Les pauvres cons ! Au moins ce Deen Chad-là avait connu Elyia Nahm. Il l’avait même baisée, enfin… il s’était fait baiser, de la tête à la queue, comme le bon pékirat qu’il était. Jamais, plus jamais ! Mais comment quitter cette putain de vie pourrie et rendre à César ce qu’Elyia lui avait fait ?
Nuit et jour, il y pensait. Nuit et jour, sa rancœur croissait jusqu’à confondre la haine avec des émeraudes légèrement bridées. Jusqu’à enficher son id-proc sur le lecteur d’un ansible et composer un code quelque part dans l’Agrégat d’Eben.
— Eben, j’écoute.
— Bonjour, je… je voudrais parler à M. Saryll.
On lui avait passé un service, puis un autre, et chaque fois on lui reposait les mêmes stupides questions.
— M. Saryll ne prend pas les communications, de quoi voulez-vous l’entretenir ?
— De Jaïlur et d’Ender, répondait-il. J’ai des renseignements de la plus haute importance.
Cela lui fit franchir deux barrages, mais le troisième ne se laissa pas impressionner.
— Je suis un collaborateur direct de M. Saryll, se présenta-t-il. Il est occupé, il ne peut pas vous parler, mais vous pouvez vous adresser à moi, je transmettrai.
— D’accord ! s’énerva Deen. Le message est facile à retenir, il tient en un mot : CYBIONE.
La communication ansible étant prohibitive, Deen ne s’était pas offert le luxe d’une transmission vidéo. Il le regretta. La voix de son interlocuteur annonçait que son visage avait dû passer par un nombre faramineux de couleurs.
— Ne quittez pas ! s’affola-t-il. Le bureau de M. Saryll est à côté, je vais voir s’il peut vous prendre.
Le silence ne dépassa pas deux secondes.
— Saryll, annonça une voix plus âgée que vénérable. Que me voulez-vous, Deen Chad ?
Deen sourit. Ender avait pisté le signal ansible jusqu’à Cheur et identifié le possesseur de l’id-proc payant. Ender était vraiment une machine toute-puissante.
— Vous me connaissez ? demanda-t-il.
— Si vous entendez par là que je n’ai pas besoin de faire de recherches pour savoir que vous avez travaillé avec Elyia sur l’affaire cheuraine, alors oui, je vous connais. Mais je vous ai posé une question, Chad.
Deen essayait de réfléchir. Il était possible, si Saryll était au fait de sa collaboration avec Elyia, qu’elle soit rentrée vivante chez Ender. Cela ne le concernait pas.
— Je voudrais travailler pour Ender, monsieur.
Saryll ricana.
— Je vois, se moqua-t-il. Une peine de cœur… Elyia a encore joué des hanches ! Je comprends, Chad, je comprends. Mais je pense qu’elle a oublié de vous dire que nous sommes mariés, elle et moi.
Deen sursauta. Heureusement, Saryll ne le voyait pas.
— En outre, poursuivait l’époux cacochyme, elle a omis de vous signaler que la connaissance de sa… particularité provoque des troubles euh… inguérissables.
— Mortels, précisa Deen. Je suis au courant.
— Et vous usez du mot cybione pour parvenir jusqu’à moi ! Vous êtes singulièrement idiot, mon ami ! Je ne savais rien de vous, rien que de très banal en tout cas… Voyez-vous, Elyia a encore oublié de rentrer et elle s’est adressée à votre Président pour l’assister… Lequel s’est empressé de me prévenir, comme je le lui avais demandé. Je pense que vous me comprendrez si je vous dis que son corps a été rapatrié plus vite que par l’hyperespace… Alors, honnêtement, que voulez-vous qu’Ender fasse d’un crétin suicidaire, Chad ?
Deen ne s’était pas attendu à avoir une conversation amicale avec un homme charitable mais, à cette allure-là, il n’allait pas tarder à être en manque total d’aplomb.
— Je désirais l’autorisation de l’abattre, répondit-il sans hésiter. Que ce soit déjà fait ne m’empêche pas de maintenir ma candidature comme… Spad… C’est cela ?
Une seconde de silence lui apprit qu’il avait enfin fait mouche, exactement à l’endroit où il le désirait.
— Vraiment ? s’enquit Saryll.
— Je la connais bien et, vous pouvez vérifier, je suis très compétent. De plus, je lui dois autant de morts que vous m’en offrirez, monsieur Saryll.
Un amoureux éconduit… Pourquoi pas ? se dit Saryll. Il était le mieux placé pour savoir combien cette dette n’en finissait pas de se payer, délicieusement.
FIN